Monsieur le Président, Cher-e-s Collègues,

La crise sanitaire que nous venons de traverser a été terrible, aussi brutale que destructrice, et laisse devant nous beaucoup d’incertitudes. La crise économique et sociale qui nous attend le sera sans doute tout autant.

Nous autres élus locaux, nous sommes retrouvés en première ligne d’un front politique explosif, entre un Gouvernement tâtonnant sur bien des aspects, et des habitants démunis et inquiets. Face à cette situation inédite, nous avons su réagir, et démontrer, une fois de plus, à quel point nous étions à la fois indispensables et compétents. Sans l’action des collectivités, cette crise aurait sans doute été bien plus grave.

Nous avons ainsi démontré que nous étions dévoués à nos habitants, et capables de nous unir ou de dépasser les clivages politiques, quand l’intérêt général en dépend.

Avec les élus de mon groupe, nous vous sommes ainsi reconnaissants des initiatives que vous avez prises pendant cette période si particulière dont nous commençons tout juste à nous extraire, et vous en avons remercié.

Mais la mesure et la tempérance dont nous avons fait preuve pendant la crise sanitaire, le respect dû à celles et ceux que nous avons perdus, ne peuvent évidemment pas conduire à ce que nous renoncions à exercer notre esprit critique sur la nature de vos choix politiques. Ainsi, ce n’est ni par idéologie, ni par volonté polémique, mais par réalisme, que nous voterons contre ce nouveau compte administratif.

Un compte administratif par lequel vous nous proposez d’approuver, dans le même temps, des dépenses de fonctionnement compressées, une baisse à nouveau considérable des frais de personnel, et un excédent record de… 664 millions d’euros. Un compte administratif qui entérine la régression du service public, et contribue à cultiver les inégalités sociales.

Cela fait des années, à présent, que nous dénonçons ces deux versants d’une même pièce libérale. Des années que nous vous interpellons ici sur l’importance de ces inégalités ; sur la brèche qu’elles ouvrent et entretiennent dans le collectif, la communauté ; et sur la nécessité d’un service public puissant, opérant, pour les résorber, et permettre à toutes et tous de vivre décemment.

Jusqu’ici, vous avez toujours été prompts à nous taxer d’idéologie, comme si vous n’étiez pas conscients de la réalité des situations concrètes auxquelles nos convictions renvoient. Les mots finissent par sonner creux, à force d’être répétés. L’habitude est une force très puissante. Et de fait, la persistance dans le temps des inégalités, et le dépérissement du service public, semblaient être acceptés par une partie croissante de la société ; suffisamment en tout cas pour que vous puissiez renvoyer dos à dos votre positionnement politique et le nôtre, comme s’il ne s’agissait que de deux postures concurrentes, mais également défendables.

Et pourtant, la crise que nous venons de traverser a confirmé avec force la pertinence de notre analyse, et la nécessité de changer la donne politique à l’avenir. Elle a rendu évidents pour toutes et tous, en tout cas pour beaucoup qu’avant, ces quelques constats que nous avons si souvent faits, pour notre part : de très nombreuses personnes sont dans un dénuement extrême, vulnérables au moindre choc, et la société se doit de les sortir de cette situation ; et le service public est essentiel à notre survie, quand tout le reste s’effondre. Nous avons besoin d’être protégés. Aujourd’hui, ce sont ces énoncés qui font consensus, et nous donnent raison ; ce dont je ne me réjouis surtout pas.

Le compte administratif que vous nous présentez est à rebours de cette prise de conscience. Au regard de celle-ci, son anachronisme saute aux yeux.

Il est de coutume que je plaisante sur notre capacité, visiblement bien supérieure à la vôtre, d’évaluer par avance quel sera le montant de l’excédent, et accessoirement des droits de mutation. Mais cette année, je l’avoue, je n’aurais pas osé aller aussi loin dans mes prédictions. Je disais l’an dernier que ce montant était choquant. J’affirme cette année qu’il est scandaleux, ni plus, ni moins.

664 millions d’euros – c’est ce qui vous reste après que vous ayez financé l’investissement sans emprunt. 664 millions d’euros, alors que des milliers d’alto-séquanais parviennent à peine à se loger et à se nourrir. 664 millions d’euros, alors que les distributions alimentaires caritatives explosent littéralement. 664 millions d’euros, alors que jour après jour des familles basculent dans la précarité, et que la pauvreté continue d’augmenter dans les Hauts-de-Seine indépendamment de la crise sanitaire.

Et dans le même temps, 15 millions d’euros de diminution des charges de personnel – l’équivalent de près de 300 postes, alors que la population des Hauts-de-Seine augmente. 15 millions d’euros en moins pour le personnel, alors que les PMI sont littéralement en train de disparaître. Seulement 9 PMI pour 36 communes, quasiment toutes en sous-effectifs ; incapables de rattraper le retard sur les consultations qui n’ont pas été réalisées pendant le confinement, notamment en matière de vaccinations obligatoires.

J’ai été personnellement, comme vous sans doute, alerté sur la situation des PMI du territoire de Rueil et Nanterre, par des agents qui décrivent une situation catastrophique : créneaux de consultations en diminution, difficultés croissantes d’accès physique et téléphonique aux centres pour les familles, absence d’offres de soins sur certains secteurs, vaccins non livrés par le Département alors qu’il y a un retard considérable à rattraper, et que l’on constate une recrudescence d’un certain nombre de maladies graves pour les enfants.

Ce constat n’est pas seulement empirique. Je rappelle que d’après les chiffres que vous fournissiez, jusqu’en 2017, dans vos rapports d’activité, le nombre de consultations de promotion de la santé maternelle a diminué de 38% entre 2010 et 2017, et le nombre d’enfants vus en consultation, de plus de 19%. Depuis 2018, plus aucune donnée chiffrée détaillée n’est fournie. Auriez-vous quelque-chose à cacher ?

De même, le présent compte administratif fait apparaître une diminution des dépenses liées à la prévention médico-sociale de 5 millions d’euros par rapport à l’an dernier. En 2012, les crédits consacrés à la prévention médico-sociale s’élevaient à plus de 41 millions d’euros, ils ne sont plus que de 27 millions d’euros aujourd’hui : moins 34% !

15 millions d’euros en moins pour le personnel, 41 millions en moins depuis 2015, alors que vos services sociaux ne sont plus en mesure d’accueillir le public, tellement ils manquent d’effectifs. Le nombre de ménages accompagnés par les circonscriptions de vie sociale a diminué de moitié entre 2010 et 2017 ! Vos agents vous écrivent pour vous interpeller à ce sujet, que leur répondez-vous ? Avec 664 millions d’euros d’excédents, que pouvez-vous leur répondre, quand ils vous expliquent qu’ils sont désormais si peu nombreux, qu’ils n’effectuent plus qu’un service minimum sur la base d’évaluations rapides et très limitées ? Que leur répondez-vous quand ils vous alertent sur leur incapacité à absorber le flux des nouveaux ménages qui se pressent à leurs portes, après avoir été durement atteints par la crise – et alors que l’accueil sans rendez-vous est désormais supprimé ? Quand ils expliquent qu’aujourd’hui, ce sont les associations caritatives qui suppléent leurs lacunes, dues, je cite le courrier qu’ils vous ont adressé, « à un sous-effectif chronique datant d’avant la crise » ?

664 millions d’euros d’excédents, alors que les financements alloués aux Centres Locaux d’Information et de coordination gérontologique n’ont pas été revalorisés depuis des années. Pire, ils ont été forfaitisés avec des montants absolument pas en adéquation avec le niveau de prise en charge réel de ces services par les villes qui en possèdent.

Pourtant les personnes âgées ont beaucoup souffert ces derniers mois, entre les mesures gouvernementales diminuant leurs ressources et maintenant le coronavirus. Elles auraient eu besoin de votre aide.

Toutes ces populations, vous faites le choix de ne pas les soutenir alors que vous en avez les moyens.

Monsieur le Président, comment atteint-on un tel montant d’excédents ? C’est de l’argent des alto-séquanais qu’il s’agit, et nombre d’entre eux auraient besoin de votre aide et de votre soutien. Cet argent leur revient.

Cet excédent astronomique m’évoque irrésistiblement certaines images de notre enfance, représentant l’oncle Picsou sautant depuis un plongeoir dans un immense coffre-fort rempli de billets. Le Département des Hauts-de-Seine, c’est l’oncle Picsou dans sa piscine de billets, alors même qu’une partie de ses enfants ne parvient plus à se nourrir décemment.

Un tel excédent est injustifiable. Il ne peut être justifié par des recettes imprévues, qui en aucun cas ne sont « exceptionnelles », comme vous osez encore le prétendre. Ces recettes sont délibérément sous-estimées, année après année. J’en veux pour preuve les écarts entre le prévisionnel et le réel sur les droits de mutation. Ceux-ci se sont élevés à 655 millions d’euros en moyenne, ces cinq dernières années. Pourtant, vous continuez de n’en inscrire que 500 dans vos budgets primitifs successifs… Cette année, il y avait plus de 265 millions d’euros d’écart entre le prévisionnel et le réalisé !

Certes, les droits de mutation sont variables, mais pas à ce point. Heureusement que vous n’avez pas pu signer la vente de notre ancien siège l’an dernier, sans quoi nous aurions atteint, 100 millions d’euros supplémentaires soient 760 millions d’euros d’excédents.

Les agences de notation qui vous confèrent un triple A pour des résultats obtenus sur la base de prévisions aussi éloignées de la réalité devraient revoir leurs critères de jugement.

Budget primitif insincère, puisqu’il masque délibérément les moyens financiers disponibles, empêchant l’assemblée de débattre de leur affectation. Dès lors, la seule signification de ce triple A, c’est que plus on économise sur le service public, mieux on est noté. Et l’on voit où cela a conduit notre système de santé et d’hospitalisation…

Vous ne pouvez pas non plus justifier cet excédent comme vous l’avez fait lors de la précédente séance, en expliquant qu’il sert à faire face aux situations de crise telles que celle que nous traversons.

D’abord parce que nous sommes dans une situation totalement imprévisible : en affaiblissant les services sociaux du Département, on ne peut pas dire que vous ayez pris votre part pour nous préparer à cette situation.

Heureusement que dans les communes, nombre d’élus, y compris de votre propre majorité, ne vous ont pas suivi dans cette voie. Ils ne le pourraient pas, d’ailleurs ; parce les habitants sont là, présents, pressants, exigeants.

Alors certes, vous avez accordé 16 millions d’euros à ces communes, c’est-à-dire 10 euros par habitant, dans l’urgence, pour qu’elles puissent faire face à cette situation exceptionnelle. 16 millions d’euros, c’est-à-dire l’équivalent de 2,5% de votre excédent 2019 !

Il en va de même pour les 37 millions d’euros mobilisés au titre de la solidarité face à la crise. Ils ne sauraient justifier à eux seuls de tels niveaux de thésaurisation. Ceux-ci s’apparentent plutôt à un choix, celui de rester très en-deçà de ce que vous auriez pu faire pour soutenir les communes et leur population.

Notons d’ailleurs que ce sont les dépenses liées à la solidarité qui pâtissent chaque année des plus faibles taux d’exécution, ce qui témoigne bien de la priorité que vous leur accordez. En 2019, seulement 77% pour la prévention médico-sociale ! Monsieur le Président, qu’est-ce qui n’a pas été dépensé, et pourquoi ?

Le compte administratif que vous nous présentez est choquant. Avec 664 millions d’euros d’excédents, il est indécent de parler de « résilience » du Département, et tout aussi indécent de parler de « maintien des services publics départementaux » alors que le Pôle Solidarités est à bout de force, malgré le dévouement exemplaire de ses agents.

Les moyens considérables dont vous disposez vous donnent le choix. Vous devriez être les chantres du service public salvateur qui a été applaudi, jour après jour, pendant toutes ces semaines que nous venons de traverser.

Monsieur le Président, chers collègues, le temps est venu de changer de braquet. Cette crise ouvre la voie à reconsidérer les choix politiques, et pas seulement pour les gouvernements. Ne restez pas sourds à cet appel. La période qui s’annonce va être très difficile pour une partie des alto-séquanais. Ici comme ailleurs, ce qu’ils attendent désormais, c’est un service public opérant, accueillant ; ils veulent être protégés en toute circonstance.

Vous avez annoncé tout à l’heure un programme pour la jeunesse de notre département.

Je prends note de l’ouverture que vous faites à la jeunesse. Faut-il y voir un premier infléchissement de votre part. En tout cas, notre groupe prendra part à votre réflexion engagée pour la jeunesse de notre département.

Je vous remercie.